Le jardin insaisissable
Je voudrais vous parler d’un jardin mystérieux. Ceux qui n’y sont jamais entrés penseront que je suis folle, mythomane, sonnée, ou, plus gentiment, que je rêve, que je me raconte des histoires merveilleuses pour fuir la réalité ou adoucir ma peine.Puis un jour, sans savoir comment, ils trouveront aussi la porte. Peut-être. Et ils seront frappés de stupeur, sans mots pour partager l’incroyable découverte.
Ce jardin, ils en ont toujours entendu parler sans y croire : légendes, contes de bonnes femmes et contes de fées pour les petits enfants le décrivent tous ; ainsi que la Genèse qui l’appelle « Le Paradis terrestre », et le Cantique des cantiques (« Je te conduirais, je t’introduirais dans la maison de ma mère, tu m’enseignerais... Pose-moi comme un sceau sur ton cœur... Car l’Amour est fort comme la Mort... Les grandes eaux ne pourront éteindre l’amour, ni les fleuves le submerger... »), et les mystiques soufis l’appellent « El Haqq », la Réalité véritable (ils conseillent « Mourez avant de mourir » et racontent : « J’ai dit à mon âme : Alif. Elle me répondit : - Ne dis plus rien »). Les Upanishads du Yoga recommandent pour y entrer une discipline respiratoire.
Certains, qui y sont allés, l’appellent « le cœur ». Car ce jardin est au centre du corps et de l’être, un jaillissement ininterrompu d’amour, de connaissance, d’harmonie, le lieu du « nombre d’or », de la « fleur d’or » et de la « musique des sphères », de la « quintessence » où l’univers entier, visible et invisible, créé et incréé, éternellement présent, respire, vibre et chante. Quand on entre là, on est délivré de la mort. On voit qu’elle est illusion. Certains assurent : « Le royaume de Dieu est en vous », « gros comme un grain de senevé », la porte est étroite qui conduit à ce royaume et il faut qu’un chameau passe par le chas d’une aiguille. D’autres montrent le Sacré Cœur sans savoir, pour la plupart, que c’est de ce jardin qu’ils parlent. Les mots qui expriment le jardin et le décrivent, on ne les comprend vraiment que le jour où l’on a trouvé la porte et reconnu l’endroit.
Il est bien réel, mais virtuel, spirituel et éternel. Quand on le trouve on est en contemplation, émerveillement, jubilation, immersion, océan, reconnaissance.
J’ignore si l’on peut y entrer par des drogues car je n’ai jamais essayé et je pense que c’est là une fausse route, des paradis artificiels et faux.
Je vais tenter de dire comment je l’ai trouvé. J’ai longtemps, longtemps marché en regardant mes pieds, traînant derrière moi un vieux sac plein d’épreuves. Je me doutais que quelque chose était à trouver puisque depuis la nuit des temps tous les sages et tous les saints en parlaient, mais je désespérais d’y arriver. Je cherchais partout dehors. Je cherchais dans toutes les bibliothèques. Je ruminais les livres qui font allusion à cet endroit. Mais rien à l’horizon.
Puis il y a eu sur ma route un grand amour partagé et impossible. J’ai voulu le suivre. J’ai voulu croire à ce qu’il croyait, entrer dans son espérance à lui pour la lui offrir. Quand j’ai commencé à croire, comme une enfant, la main tendue, j’ai commencé à voir. C’était d’abord du brouillard mais lumineux, secret, doux, à peine un murmure. Je savais que cet amour allait au jardin. J’ai suivi l’oiseau bleu ou plutôt son chant qui appelait. J’ai continué à marcher en regardant mes pieds, en ruminant des images, des symboles et aussi des ignorances dont je désirais la clé, et en nourrissant l’amour.
Un jour (je ne raconterai pas les détails) il y a eu un grand choc au centre de moi.
Imaginez qu’une voiture de course en pleine vitesse fonce sur vous. Une fraction de seconde, vous vous savez perdu. Et vous vous en fichez complètement. Vous acceptez ce qui va vous annuler d’un seul coup. Vous êtes au-delà de la peur, dans la paix parfaite. C’est à ce moment-là que la porte du jardin intérieur s’ouvre et vous comprenez tout ce dont on vous avait parlé : vos contes de fées d’enfant, vos mystiques soufis, vos Upanishads, vos « satori » du Zen, etc.
Vous y êtes. Vous avez trouvé la porte. Que vous soyez mort sous la voiture de course importe peu car le jardin est éternel en vous. Je ne vous dirai pas comment les choses se passent quand on est mort car la voiture ne m’avait pas écrasée. Mais j’ai compris que c’est sans aucune importance puisque l’Éternité est présente dans le jardin caché au centre de moi-même.
Au centre du jardin, il y a une source. Certains, chrétiens ou alchimistes, l’appellent « la fontaine scellée » ou « la fontaine de jouvence » puisqu’elle est difficile à trouver au centre du jardin caché dans le grain de senevé au centre de l’être et du corps.
Une source, une lumière, un chant, un diapason éternels. Et une douleur. Les mystiques disent « une douleur suave » car c’est un amour qui pleure et chante en même temps dans la naissance perpétuelle. Une douleur qui chante et fleurit.
Dans le jardin tout communique et se parle en silence : les humains, les animaux, les pierres, les planètes, l’univers.
Les mots sont de pauvres choses qui ne servent à rien quand tout est revenu à l’unité, à l’harmonie et au chant perpétuel. Là tout est dit, tout vous est connu dans une connaissance décuplée, vous reconnaissez tout car vous l’avez toujours connu et tout vous est fraternel.
Vous êtes arrivé, revenu, au centre de vous-même et de tout.
Vous voulez rester. Vous essayez de tout prendre à pleine brassées, vous voulez de toutes vos forces tout saisir, tout posséder, tout garder, engranger ces merveilles, ne plus les lâcher, les rapporter dans l’autre monde pour les montrer, donner des preuves, les raconter.
Alors tout se referme.
Vous êtes dehors et vous ne savez plus retrouver le chemin. Un ange sur le seuil pleure en vain, chassé, dans un chagrin sans fond et sans fin.
On vous avait dit : « Tu ne dois pas toucher les fruits du jardin » et « Ne me touche pas », comme le jardinier à Marie-Madeleine, mais vous n’aviez pas compris. Pas compris que prendre est tout perdre. Rien compris du tout. C’était trop subtil et trop secret.
Vous vous réveillez dans ce que vous croyez habituellement, quotidiennement, être le réel, alors que ce réel n’est que poudre aux yeux, agitation, dispersion, séparation, division, malheur, perte de l’Eden, ignorance.
Vous n’avez plus qu’un seul désir : retrouver la voie, la porte, le lieu magnifique de la source magnifique qui est au centre de vous-même où se trouve l’Éternité réelle du chant vivant d’amour. Il faut attendre, se taire, croire. Au jardin des Hespérides il y a des pommes d’or sur un pommier d’amour.
Cherchez sans vous lasser. Quand vous trouverez vous saurez que c’était là et que c’est VRAI.
Certains appellent mon histoire « le secret du Roi ». Ce secret ne peut être entendu que par ceux qui ont trouvé le jardin mystérieux dont la clé s’est perdue à cause d’un brouillard ou d’un brouillage et d’un saccage dû au désir de possession.
Pour finir voulez-vous ce poème de Jules Supervielle ?
« Ne touchez pas l’épaule
du cavalier qui passe,
il se retournerait
et ce serait la nuit,
une nuit sans étoiles
sans courbe ni nuages.
- Alors que deviendrait
tout ce qui fait le ciel
la lune et son passage,
et le bruit du soleil ?
- Il vous faudrait attendre
Qu’un second cavalier
Aussi puissant que l’autre
Consentît à passer... »
Ne croyez surtout pas qu’il s’agit de morale.
Il s’agit de poudre d’aile de papillon et d’un secret ABSOLUMENT vrai et ABSOLUMENT caché. Pour entrer, c’est croire qui est nécessaire. Croire et chercher. Au centre.
La Faute à Rousseau , n° 23 ,Février 2001
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Je n’invente rien
Si j’écrivais mon autobiographie et que j’y raconte l’histoire qui suit, et d’autres, du même registre, qui me sont arrivées, on dirait : fiction ! Elle a beaucoup d’imagination, elle brode, nous mène en bateau. Mythomane, elle se fait du cinéma et elle nous en fait.
Voici l’histoire. Vers l’âge de quinze ans j’écrivais des poèmes avec fougue et démesure. Depuis longtemps, je remplissais des cahiers et je peignais, en complément de mes poèmes, des gouaches sur toile de jute (prélevées sur les sacs de pomme de terre) pour me croire vraie peintre avec de vraies toiles.
J’étais fascinée par ceux qui représentaient la poésie contemporaine officielle à l’époque : Michel Manoll, Michel Butor et quelques autres. J’écoutais avidement une émission de radio nommée La fine fleur, chansons à textes et poèmes alternés. J’habitais l’Anjou, au milieu des forêts, bien loin de la ville, de Paris et des cercles littéraires qui auraient pu me former et me mettre au monde.
Je cherchais à rencontrer dans ma région des poètes de mon âge, j’appartenais à deux ou trois très obscurs cercles de poètes locaux qui se réunissaient en forêt dans des châteaux. Des vieux messieurs lisaient au micro leurs poèmes, assez souvent lestes et ambigus. La presse locale avait publié un article sur un jeune poète, Christian P., qui semblait avoir le vent en poupe et habiter à une quarantaine de kilomètres de chez moi. J’ai pris contact avec lui par l’intermédiaire du journal. Après deux ou trois ans de correspondance, nous nous sommes rencontrés une fois, une seule, à Angers, dans un café près de la mairie. C’était la première fois de ma vie que j’entrais dans un café et j’étais persuadée que seules les femmes de mauvaise vie, dont je n’étais pas, osaient faire une chose pareille. Torturée par ma conscience, je suis arrivée en retard au rendez-vous après avoir failli y renoncer trente-six fois et avoir perdu mes gants (sortir en ville sans gants ne se faisait pas).
Je n’ai jamais oublié ses yeux splendides, vraiment inoubliables, clairs (bleus ou verts ?) avec ces cils sombres immenses, des yeux de fille, les plus beaux et les plus invraisemblables chez un homme que j’aie vus dans ma vie. Son écriture manuscrite et sa signature étaient aussi extravagantes que ses yeux, d’une calligraphie superbe, redondante, compliquée que j’enviais.
Il s’enflammait pour Verlaine et Rimbaud (il ÉTAIT, de toute évidence, Rimbaud amoureux fou de Verlaine) mais aussi comme moi pour André Pieyre de Mandiargues. Il sillonnait la région avec une voiture de course décapotable, rouge vif, sur laquelle les paysans désapprobateurs se retournaient (son père était garagiste dans son village).
Il avait les cheveux frisés jusqu’aux épaules comme un barde breton à une époque où porter les cheveux longs en province vous signalait poète, peintre ou voyou, fou de toutes façons.
Je ne peux pas dire qu’il m’ait séduite : je reconnaissais sa beauté, il m’impressionnait, m’effarouchait. Il me traitait en consœur sur le terrain du talent. J’étais honorée, flattée. Il était prévenant, d’une extrême délicatesse avec moi. Nous nous sommes écrits pendant quatre ou cinq ans au total, échangeant avec le plus grand sérieux, enfants naïfs et vains que nous étions, des critiques sur nos textes respectifs et des informations littéraires. Il m’a confié le manuscrit de son premier roman et m’a offert son premier recueil de poèmes publié, intitulé Spasmes d’automne avec la dédicace suivante : « Pour mon amie Marie-Dominique Pot, poète aussi, à qui je trouve beaucoup de talent et une écriture très personnelle. Je vous souhaite très sincèrement de réussir. Avec mes compliments et ma bonne amitié », suivie de sa magnifique signature.
Il est sorti de ma vie sans que je m’en rende compte. De 1960 à 1999 je n’ai plus jamais entendu parler de lui et n’y ai jamais pensé. J’ai rencontré des centaines de gens, ai changé de région, d’horizon, de préoccupations et j’ai eu une vie, des études, bien remplies.
Un jour, en 1994, sans que je sache pourquoi, il est remonté à ma mémoire exactement comme un noyé refait surface. Je me demandais ce qu’il était devenu.
De 1994 à 1999, sans arrêt, dans la journée, dans des moments inattendus, il remontait ainsi, par grandes bouffées de mémoire. Il me rendait mentalement visite.
Je revoyais nettement ses yeux splendides. J’ai exhumé de mes centaines de dossiers d’archives le manuscrit de son roman, que j’avais gardé, je l’ai relu ; j’ai retrouvé le recueil de poèmes Spasmes d’automne :
« Des voix passent dans le silence et rayent la nuit de longues flammes qui me poursuivent ».
Le poème s’appelle Angoisse.
Je me disais : comment peut-on être envahie ainsi, sans raison, quarante ans plus tard, par un adolescent qui ne vous était rien, que vous n’avez fait que croiser par les mots et qui a disparu sans vous manquer ?
Un jour, en juin 1999, je reçois dans ma boîte aux lettres un spécimen d’un magazine à grand tirage dont je n’avais jamais entendu parler avant, sollicitation d’abonnement, simple mailing (je reçois beaucoup de sollicitations de ce genre. Habituellement je mets à la poubelle sans lire). Je le parcours : trois grandes pages d’un article étaient consacrées à Christian P., une quatrième page reproduisait l’un de ses tableaux.
J’apprenais par cet article qu’il était, avec sa femme (ex-épouse du chef d’orchestre Tabachnik) et son fils, du nombre des victimes de la secte du Temple solaire, immolées à l’automne 1994, à Cheiry en Suisse.
Spasmes d’automne, ce titre est-il prémonitoire en 1960 ?
Mais surtout, d’où Christian P. me hantait-il depuis ce jour de 1994 où il est mort assassiné et peut-être consentant, ce jour où il a commencé à remonter dans ma mémoire avec insistance sans que je sache pourquoi ?
Cette histoire est rigoureusement vraie. Qui me croira ?
N’appelez pas trop vite « fiction » ou « mythomanie » ce qui vous semble, dans les autobiographies, sous quelque forme que ce soit, trop beau pour être vrai.
Je n’invente rien.
La Faute à Rousseau, n° 27, Juin 2001