Acte de foi philosophant
 
Que crois-je ? Je n’en crois pas mes yeux. Ou bien, comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois. Justement, mes yeux sont-ils crédibles ?
Questions sur la croyance seraient donc questions sur la perception et mes faibles sens.
Sur la perception ou sur l’existence même de la réalité perçue ? Le réel existe-t-il ?
Là se situe l’apparition de tous les fantômes fantasmés ou pas.
Je vois, je crois, ou je rêve ? Vastes questions qui ont absorbé les philosophes durant plus de 2000 ans
Ne suis-je toute ma vie que dans une large croyance où même vivre n’est que croire que je vis ? TOUT n’est qu’illusion. N’existe que la vacuité. Option du bouddhisme.
Ou bien y a-t-il un monde visible incarné (tombé dans la matière) qu’on peut en toute bonne foi toucher, comme saint Thomas les plaies du Christ, et un monde invisible à nos sens (« Ne me touche pas », dit le Christ ressuscité à Marie-Madeleine), intouchable sauf par quelques hauts mystiques sensibles par leurs sens spirituels à la « touche » de l’Esprit Saint sur l’âme ? Option du christianisme.
Est-ce parce que je touche que c’est vrai. Crédible ? « La preuve de cette table est que je m’y cogne », écrit plaisamment quelque philosophe empiriste anglais au XVIIIe siècle, ayant bien lu quelque autre philosophe antique.
Mon journal dans lequel j’écris chaque jour (sur cette table où je me cogne pour être sûre qu’elle existe) ce que je crois avoir bien réellement vécu, en plus de mes rêves que j’ai tout aussi bien vécus malgré leur statut de rêves, et mes croyances en vrac, triées, non triées, conscientes ou pas, est-il réel ou illusoire ? Je le vois, je le touche, je le hume, je le mange si je veux mais existe-t-il ? Et moi ? Est-ce que j’existe ? (Après Descartes qui s’est vraiment posé la question pour conclure que penser suffit à prouver mon être – mon « être là », mon « dasein », ajoutera Heidegger).
Bref. Pour mon salut et ma santé mentale, tout le monde lorsque j’étais enfant, mes parents, mes instituteurs, le maire de ma commune et même le curé au catéchisme, m’ont sommé de croire ce qu’il est raisonnable de croire (notamment que j’évolue dans un temps et un espace à trois dimensions ici-bas et pas une de plus, que Piaget dit « construites » irrémédiablement dans les premières années de la vie) et de ne pas me poser de questions déraisonnables. Ils ont, par exemple, conseillé de ne croire ni aux revenants (bien que les traditions populaires en aient vu beaucoup en tous points du globe), ni aux OVNI qui n’existent absolument pas même si certains en ont vu et d’autres ont été embarqués depuis le prophète Elie, ni aux apparitions de la Vierge Marie qui ne sont que sources d’ennui pour les petits bergers et bergères illuminés, ni à la moindre histoire à dormir debout. Pourtant, Einstein et bien d’autres savants fous avec leur relativité, leurs quarks qui à la fois existent et n’existent pas, leur théorie des cordes, pensent ou croient que la réalité déborde énormément la fiction, que des univers différents et élastiques se frôlent sans jamais se rencontrer sauf dans d’hyperboliques trous et autres extravagances. Mais seuls les savants fantasques ont droit à ce qui déborde. Les autres sont bons pour Charenton.
Si mon journal n’est jamais lu par personne, je peux bien y consigner ce que je veux croire. Mais s’il risque d’être lu, alors là, il faut faire très attention. Préciser que je suis poète, que je ne crois pas à la voyance, que si j’en parle, c’est seulement pour plaisanter. Me montrer digne de confiance. Fiable. Croyance est confiance. Foi.
Foi de bois, langue de bois. Foi de charbonnier.
Si je crois, ce n’est qu’en toute raison, non comme saint Thomas l’apôtre, mais Thomas d’Aquin qui croit par pure raison raisonnante et tient à prouver par 9 et plus que Dieu existe nécessairement, par pure raison.
Alors si Dieu existe, tout est possible, même l’impossible. Je l’inscrirai dans mon journal ce jour pour m’en souvenir les jours de doute très nombreux en ce bas monde.
Malgré tout, on est libre de croire ce qu’on veut, à condition de le mettre au secret ou de l’entourer d’infinies précautions pour lui faire prendre l’air devant témoin.
Me croirez-vous ? Je m’en vais lire de ce pas Carlos Castaneda, L’Herbe du Diable et la petite fumée, pour en apprendre de belles sur la réalité du guerrier. Vertiges…
Quand l’inconnu montre le bout de son nez, d’abord il nous secoue et nous épouvante. Terreur de Saül… Ensuite nous le casons où nous pouvons dans le registre de nos vérités ordinaires, indiscutables…
La Faute à Rousseau, n°40, Octobre 2005
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Apprentissage
 

« Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie » - Mais non, mais non !...
Dans ma prime enfance, j’habitais un beau village d’Anjou, antérieur au XIe siècle, qui s’appelait Le Vieil Baugé. Ainsi, pour moi, dans la langue, « vieux » commença par « vieil », ce qui, évidemment, était encore plus vieux !
Certains toits de ce village étaient si anciens que leurs pentes étaient creusées, concaves ; le sol de l’église formait aussi une cuvette et le clocher non seulement tors (ce qui était une particularité compagnonnique) était penché. L’histoire est réceptacle. Non loin de ce village, un autre, appelé Fontaine-Guérin à cause de Guérin des Fontaines, compagnon de Jeanne d’Arc qui avait soutenu au Vieil Baugé une bataille décisive contre les Anglais (« Il coula tant de sang anglais que le moulin se remit à tourner »), avait vu naître la sœur de Charlemagne, mère du Roland de la Chanson de Roland, comme l’atteste une charte du XIIe siècle précieusement conservée à la Mairie-École qui sent la poussière chaude des greniers. Vieille, proche, familière est l’histoire de France dans l’histoire locale. J’ai baigné dans ces vieilles histoires dont je pouvais toucher les lieux.
Ainsi commença ma sympathie pour la vieillesse appelée aujourd’hui patrimoine : vieillesse des pères, des ancêtres.
Enfant donc, j’avais au moins mille ans d’histoire sous mes pas et l’Éternité devant moi. C’était long et bon.
Longtemps, comme tout le monde, je me suis sentie immortelle. Certes, on sait qu’on mourra, mais l’éprouver comme un absolu est une autre affaire. On le sait, mais on n’y croit pas.
À quarante ans, je me sentais jeune, neuve, enfin  prête à aborder une maturité active, en pleine possession de moyens laborieusement acquis. Ce fut, inattendue, la maladie chronique, terriblement douloureuse, évolutive, dégénérative et invalidante. Il faut plusieurs années pour accepter de ne plus marcher, de vivre recluse en se ménageant le plus possible. Cet apprentissage difficile m’a occupée vingt ans. J’ai fait le tour de ma chambre en bien plus de 80 jours.
Soixante ans. La retraite. Retraite de quoi ? Je suis retirée de tout depuis belle lurette. J’ai toujours été précoce. La vie est passée comme une flèche. « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard ». Aragon en a fait la forte expérience avant moi.
Pour mes neveux et nièces, je suis vieille et même ringarde. Tout ce que j’avais cru pouvoir leur transmettre, acquis pour eux autant que pour moi, n’a plus cours. Dans ma grande naïveté, depuis l’école primaire, j’avais pensé la vieillesse comme sagesse, accumulation de biens culturels à répandre, plénitude, sérénité. Je me voyais en philosophe grec, en Victor Hugo, en noble aïeule, en druidesse, en matrone abondante, en Comtesse de Ségur et en George Sand, la canne aristocratique sans l’autocratie de Catherine II, le giron protecteur, le conseil avisé, l’académie savante bien méritée. Or, dans une société qui souffre de jeunite aiguë et de précipitation technique effrénée (période de Kali-Yuga !), la vieillesse se porte sous le manteau en rasant les murs. Le modèle à assumer est : gym-régime, voyages à tout crin, bénévolat tous azimuts, mémé branchée made in USA encensée par la presse destinée au troisième âge.
Très peu pour moi. Je suis grosse, obèse (impossibilité de marcher et cortisone) comme une championne de sumo, égoïste, pas attirée par les destinations humanitaires, j’aime le sucre, la broderie, le crochet, les dentelles, les occupations de vieux, la lenteur, la méditation, Socrate, etc. Tout pour déplaire.
Je rêve des vieillards rencontrés dans mon enfance qui, déjà, me plaisaient tant : paysans avec des bacchantes blanches, les mains désormais inertes posées sur le bâton noueux taillé dans une ronce, inutiles, inoccupés, inertes, silencieux, assis au soleil sous leur treille, perclus de rhumatismes, ensommeillés comme des chats, ayant remis l’héritage de la ferme à leur descendance et s’en désintéressant sauf pour quelque conseil bref. On les appelait « le père Untel ».
Partir détaché, dépossédé, être assis sur une chaise de paille au pas de la porte et au soleil, un dormant comme les Sept Saints Dormants d’Éphèse, en dormition, comme disent les orthodoxes au sujet de la Vierge, puis être confié à une barque des morts, emmailloté en chrysalide, pour rejoindre l’Inconnu des mythes.
Quelle belle vie ce fut, et quelle aventure que cette mort dont personne ne sait rien, même ceux, croyants ou athées qui affirment leurs certitudes !
Mes vieillards sont « les assis » de Rimbaud, mais positivement de beaux vieillards au visage raviné de rides, venus des temps lointains où la barbe était fleurie et les épées magiques.
J’allais oublier Merlin…

La Faute à Rousseau, n°44, Février  2007