Ma vie à partir de photos
Je possède plusieurs centaines (un millier ?) de photos de famille. Lors du décès de mes parents, elles n’intéressaient pas mes frères et sœurs. Je pense depuis longtemps que ces photos seront un bon support pour une autobiographie personnelle. Elles serviront à la fois de support, d’évocation pour des moments non photographiés, de relation entre les moments. Elles mettent l’accent sur le fait que la mémoire est lacunaire, faite de flashes et de vides entre les clichés.
Je conçois cette autobiographie comme un commentaire de chaque photo, débordant pour s’étendre et s’étirer vers ce que la photo ne montre pas : d’autres souvenirs.
Je parlerais des personnes figurant sur les clichés, signalant aussi les personnes que je ne connais pas ; je commenterais les vêtements, les objets, les lieux qui ont un sens pour moi. Par exemple, j’ai six photos différentes de la Fête-Dieu, Place de la Visitation à Angers en mai 1942, prises de la fenêtre de l’appartement de ma grand-mère maternelle au second étage de l’immeuble. Y figure la gare d’Angers bombardée ensuite par les Américains et reconstruite après 1950 (au rez-de-chaussée de l’immeuble se tenait le magasin d’un herboriste-parfumeur, pratique sur laquelle j’ai beaucoup à raconter). En 1942 je n’étais pas née, mais vers 1950, du même appartement, j’ai assisté à des défilés de Fête-Dieu et de Mi-Carême et, d’un autre appartement de ma grand-mère, à l’inauguration par un ministre de la nouvelle gare d’Angers.
Beaucoup de photos sont antérieures à ma naissance. Y figurent des personnes qui ont compté pour moi, des personnes que je ne connais pas, dont j’ai entendu parler par ma famille, d’autres que j’ai rencontrées trente ans plus tard et d’autres que je ne peux identifier, qui, par conséquent, me posent des questions sur leurs liens avec ma famille. La totalité des photos appartient à mon histoire car, certains jeudis de pluie, nous avions le droit de descendre du grenier la boîte qui les contenait et mes parents commentaient les clichés, répondaient à nos questions. J’ai des souvenirs de ces moments magiques qui me semblent aujourd’hui, eux aussi, être enfermés dans une boîte précieuse que je peux ouvrir avec émerveillement.
Si toutes ces photos existent, c’est que mon grand-père maternel, gazé en 14/18, mort d’un cancer des poumons en 1936, avait offert à ma mère petite fille un appareil Kodak de grande qualité qui a servi à photographier en noir et blanc toutes les fêtes de famille, les rencontres, les voyages. Ma mère, lorsqu’elle avait deux ans, en 1922, a été vaccinée lors d’une épidémie de diphtérie (on disait « le croup »). Elle était déjà infectée par la maladie lors de la vaccination, ce qui lui a valu, pendant les vingt années suivantes, une tuberculose osseuse. Elle a été soignée, pensionnaire, au sanatorium hélio-marin de Roscoff et, bien sûr, vingt ans de l’histoire de ce sanatorium figurent sur les photos, avec les différentes salles, les fêtes, les visites, les cures, les religieuses, les pensionnaires…
Vers 1968, nous sommes retournées voir le sanatorium transformé en centre de thalassothérapie. Je sais que des infirmiers recherchent des documents sur l’histoire du sanatorium en vue d’une exposition.
De son côté, mon père avait des photos de sa famille et surtout il a effectué son service militaire pendant trois ans en Algérie, en Tunisie, au Maroc. Il photographiait ce qui était pour lui une énorme découverte. Puis il a été prisonnier pendant cinq ans en Allemagne, photographiant aussi les événements du camp.
L’histoire de mes parents, de ma grand-mère maternelle, d’une de mes tantes est la mienne, car ils me l’ont beaucoup racontée, répondant à toutes mes questions selon mon âge.
Certains événements figurant sur les photos m’ont été révélés seulement à l’âge de onze ans (comme le premier mariage de mon père, divorcé) à l’occasion de questions que je n’avais pas formulées avant.
Adolescente et adulte, j’ai continué à photographier la famille et ses descendants. J’ai le projet de commenter chacune des photos, ce qui ferait une autobiographie volumineuse, impubliable, mais le but n’est pas de publier. Je rêve que mes frères et sœurs fassent la même chose sur les mêmes photos. Ce serait intéressant de comparer nos mémoires. Toutefois, étant désormais sereine quant à ma vie et à ma mort, rédiger, constituer mon autobiographie ne me semble ni urgent, ni indispensable. Le projet restera peut-être à l’état de projet pour une autre vie…

Meigné-le-Vicomte, le 12 mai 1949
Au premier plan : ma sœur Catherine, née le 3 décembre 1947 ; au second plan, moi-même, née le 21 juin 1946. J’ai donc presque trois ans. Le berceau de poupée en osier appartient à ma sœur, ainsi que le chien en peluche à roulettes. Le landau est à moi. Les garnitures du berceau et du landau ont été cousues et brodées par Maman. À la place du chien, j’ai un petit cheval de bois. Je ne sais plus s’il m’a été offert au Noël de la Poste où travaille Papa, ou à celui de l’École communale où il prépare le Certificat d’Études Primaires (à trente-trois ans) en cours du soir pour être titularisé à la Poste. Quand il va travailler à l’école avec l’instituteur, Monsieur Raffo, il m’emmène en classe avec lui, ainsi qu’au Noël de l’école où j’ai des cadeaux. Six photos ont été faites dans la cour de la maison le 12 mai 1949. Mon frère Didier vient de naître, le 19 avril 1949. Le matin de Pâques, j’ai un souvenir précis, constitué exactement comme une prise de vue mentale. Les cloches carillonnent à toute volée. Ma mère est assise sur une chaise basse peinte en jaune clair, mon frère en travers des genoux, elle le lange et me parle de lui (sans doute suis-je en train de découvrir comment est fait un petit frère ? C’est possible). Je regarde ce bébé encore un peu étranger puis, dans la cour figurant sur la photo, je cherche avec ma sœur les œufs de Pâques en paquet de cellophane que mon père a cachés sous les laitues toutes neuves qui poussent le long du grand mur d’en face. La cour est ensoleillée. Tout me semble neuf, régénéré et joyeux.
La barrière de la photo sépare notre cour de celle de Marie. Marie est la bonne de « Monsieur le Curé », elle est pour moi une troisième grand-mère, en adoration devant moi (son fiancé est mort à la guerre de 14/18, elle lui est restée fidèle, veuve, en quelque sorte. Elle porte des tabliers de cretonne noire à petites fleurs).