Objets crédibles
  
Aujourd’hui les objets usuels, souvent camelote, ne durent comme les roses que « l’espace d’un matin », aussi séduisants soient-ils. Autrefois ils duraient une vie et se transmettaient aux générations suivantes avec leur poids d’héritage.
Aujourd’hui également on nous affirme que les baby-boomers ont vécu une vie d’abondance. La société d’abondance existait sans doute pour certaines classes sociales. Certainement pas pour d’autres.
Là où je suis née en 1946, les objets les plus simples étaient rares, chers, de qualité, transmis par la famille, difficiles à acquérir ; donc précieux et respectés. Il fallait à la fois respecter le travail de l’artisan et le travail de l’acquéreur. Casser un objet était une faute. On était puni pour cette négligence et inconvenance, comme dans Les Malheurs de Sophie ; on ne jetait pas la chose malmenée, on la recollait, la rafistolait (comme dans L’Établi de Robert Linhart) et plusieurs fois jusqu’à ce qu’on ne puisse vraiment plus rien en tirer.
À Noël 1949, ma sœur cadette et moi avons eu chacune une poupée plus belle que nos premières poupées de chiffon. La belle était habillée en secret par ma mère dans des chutes de vêtements d’adultes et pourvue d’un lit créé par mon père avec des baguettes électriques en bois nervuré, travail d’orfèvre effectué en cachette après sa journée de travail. Le tout, luxueux, superbe. Objets nés d’un amour parental inventif et sacrificiel. Objets sacrés.
Nous n’avons joué qu’avec les plus grandes précautions, jamais à l’extérieur, certains jours privilégiés, et chacune appelait sa poupée « Ma poupée du dimanche » en référence aux habits réservés au même jour. Poupées sans prix, littéralement hors de prix.
Nous déménagions en fonction des affectations de mon père. Avant de trouver la moindre location (la crise du logement fut sévère jusqu’en 1960), nous vivions dans des « garnis ». Une seule chambre à trois lits pour mes parents, trois enfants dont un bébé de quelques mois et ma grand-mère. Les lits étaient partagés dans une pièce minuscule. Ne pas avoir son propre lit était ne pas avoir sa propre vie, sa solitude, son sommeil, ne pas avoir droit au refuge de la nuit, ne pas avoir d’abri. Je le vivais comme de ne pas pouvoir respirer.
Aujourd’hui, à 65 ans, j’ai un très grand lit pour moi toute seule, que je ne partagerais avec personne, pour combler ma minuscule place d’enfant qui n’avait pas le droit de bouger, de soupirer, de tousser, de rêver tout haut (sous peine de remontrances et d’injonctions) pour ne pas déranger le sommeil léger de ma grand-mère dont je partageais le lit, Petit Chaperon Rouge craignant d’être mangée par sa grand-mère bien plus que par le loup.
Jusqu’à l’âge de 22 ans et de mon premier salaire après études, en 1968, je n’avais jamais eu d’argent. L’expression « argent de poche » était inconnue dans mon entourage. Nous avions de la menue monnaie pour la quête de la messe. Mes frères et sœurs et moi l’économisions toute l’année pour le cadeau de la Fête des Mères. Mise en commun, elle nous permettait d’acheter un vase miniature chez une marchande de bric-à-brac qui nous faisait un rabais. Trésor inestimable.
Ce que nous ne pouvions pas acheter, comme nos parents nous le fabriquions en récupérant des matériaux usagés. Rien ne nous manquait et surtout pas la créativité ! J’ai peint sur des sacs à pommes de terre avec de l’argile et de la colle de peau. J’ai écrit des poèmes sur des ardoises tombées du toit, avec le tuffeau des murs. Désormais je ne jette rien ou presque. Je transforme et j’accumule.
L’idée de la pénurie possible ne m’a jamais quittée. J’ai compris très tôt que les objets peuvent aussi bien asservir que rendre sujet et créateur. Ne rien posséder, c’est être considéré socialement comme rien. Art brut, arts populaires, art singulier, malgré une relative valorisation depuis Dubuffet, sont toujours méprisés par ceux qui pensent appartenir à l’élite, de même d’ailleurs que les activités féminines à base de tissus, de fil, de laine. Mais quel plaisir que de fabriquer les objets qui accompagnent votre vie, vous font un rempart protecteur, sont vos témoins, vos reflets, vos rêves investis et extériorisés, vos symboles, votre mémoire, vos cailloux de Petit Poucet, votre journal personnel en somme !
« Objets chargés » comme dans la sorcellerie, chargés d’émotions, de souvenirs, de projets (quand j’ai fabriqué cet objet, il pleuvait, ce jour particulier où j’avais tel sentiment, telle impression, en tel lieu. Je n’ai pas besoin de mettre en mots puisque je mets en objets. Il faut relire ce qu’écrit Gaston Bachelard sur la miniature, par exemple).
J’ai donc imaginé d’écrire mon autobiographie à partir de photographies d’objets qui font sens pour moi (voir La Faute à Rousseau n° 53, p. 33-34).
J’ai eu un enseignant en art plastiques qui militait pour que chaque objet du quotidien soit beau : « même la plus humble boîte d’allumettes pourrait être peinte par un artiste contemporain et reproduite en série », professait-il. Il avait raison.
La vie et l’âme des objets sont celles dont on les charge. Les objets sans âme ne font que dévorer la nôtre et l’avilir. Ceci est un de mes credo. Je crois aux objets crédibles.
La Faute à Rousseau, n°56, Février 2011
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L’appel des commencements

 
 
La mer est difficile à mettre en mots. Elle est pures sensations : sons, odeurs, saveur, effets de l’iode sur le caractère, états modifiés de conscience et hypnose (quand on se laisse happer par le vide bienheureux qui découle de fixer le rythme des vagues sur les grèves).
Au Diben, chez moi, j’avais un fauteuil très confortable constitué de rochers à pic au-dessus des vagues. J’y allais écrire mon courrier, mon journal, réfléchir, rêver, m’abandonner à la présence de la lande et de la mer. Le « fauteuil » était difficile à trouver, à atteindre, jamais fréquenté par autre que moi, abstrait du monde.
Le lieu se nommait « le bateau de sauvetage » sur les cartes marines et celles de la commune.
Par temps calme, la mer lape les galets à petits bruits répétés ; par gros temps elle se jette sur eux en monstre féroce, les bouscule ; ils s’écroulent en cascade avec des craquements de noix qu’on casse. Elle bat du lait puis se jette à nouveau toutes griffes dehors. Et recommence : retrait tout blanc d’épuisement, assaut rageur, acéré, caustique. Les poumons s’emplissent d’iode et de sel, d’écume pulvérisée. On revit. On accompagne la grande lessive colérique, on respire enfin toute partance dehors.
Les goélands n’en peuvent plus de bien-être ; ils planent sur les courants de l’air, se laissent glisser sur toboggans invisibles, profitent pleinement des jets de cette furie en bas. Plus besoin de voler, se laisser embarquer, monter, virer, tomber, remonter, elle les porte. Ils voient plus haut, plus loin, la dominent de toute leur plénitude.
Sur le sol spongieux de la lande, les petites plantes, casse-pierre, carottes sauvages, serpolet, arméries maritimes, s’affolent d’être si malmenées, de l’écume en boules de coton qui roulent loin, en désordre. La mer bat la lande comme on bat la campagne, en agitée furieuse.
La nuit, dans ma chambre, j’entendais l’écroulement perpétuel des galets sur la grève du Guerzit pendant que le phare de l’île de Batz bleuissait mes murs toutes les trois secondes.
Bonheur infini d’être là, près d’elle, cette mer bretonne qui me coule dans les veines.
Dessus, dedans, autour, c’est le même appel viscéral, l’appel des commencements, de l’enfance fidèle, de la mort au large, de l’île qui lâche ses amarres, de tout ce que je sais d’elle, d’elle et de moi ; inséparables gorgones. Enfant, quand l’été je la retrouvais, je pleurais de bonheur à chaudes larmes. Je ne connaissais rien de plus béatifique, sauf, peut-être le ciel étoilé par les nuits de glace où les étoiles étaient si nombreuses et si près qu’on pouvait les prendre à pleines poignées. Mais alors c’était encore elle, la mer d’étoiles quand on se baigne la nuit par clair de lune dans les gerbes d’étincelles du plancton...
 
La Faute à Rousseau, n°73,  Octobre 2016
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Dévorer la couleur

 
 
Expérience de l’art ? J’ai 3 ans à l’école maternelle en Anjou. Sur le bureau de la maîtresse, une jacinthe bleue dont le bleu vibre, entête, trempe ses racines blanches vermiculaires dans un vase transparent. Ravissement. Sur un banc, près de moi, dans une boîte en carton : de grosses craies de pastel, multicolores, odorantes aussi, auxquelles aucun enfant n’a le droit de toucher. Plaisir intense de ces deux visions associées les jours d’école. Gourmandise.
J’ai quatre ans, personne ne pouvant me garder ce jour-là, j’accompagne ma tante à son travail de secrétaire. Pour me faire tenir tranquille, le directeur de l’entreprise m’apporte une boîte de gouaches en godets. Je suis happée par l’ivresse de la couleur. Depuis, je peins chaque jour. Manger, dévorer la couleur. J’ai toujours rêvé de manger le mauve des glycines et du lilas au printemps. Pour cette raison j’aime les textes de Colette, particulièrement Sido, Le Blé en herbe, etc. À 40 ans, logiquement, je soutiens une thèse sur la couleur après avoir travaillé dans un centre de recherches sur le même thème et participé à la mise en place de l’« Espace couleur » du Musée de la Villette à Paris.
Ma mère dirigeait un atelier de couture. Parmi les 200 peintres et coloristes que j’ai rencontrés dans ma vie, beaucoup avaient eu des mères couturières. Mes parents ont aussi longtemps cultivé des champs de fleurs pour les négociants de graines, en plus de leurs professions officielles. Il y avait, tout autour de notre maison, des champs bleu profond de lobélias, des champs orange de dimorphotécas, des champs roses d’œillets ou de clarkias. Sur chaque champ de fleurs, des papillons spécifiques : sur le lobélia, des machaons, sur les clarkias, des paons du jour, etc. Aucune différence entre la sensation issue des pastels d’Odilon Redon au Musée d’Orsay et la poudre des ailes de papillons vue de près sur les palettes que constituaient nos champs de fleurs.
Un jour, je me suis assise devant une des rosaces à Notre-Dame de Paris. J’ai regardé en attention flottante. Alors j’ai vu que, par un effet d’optique connu du Bauhaus, la couleur va du centre de la rosace au cercle extérieur puis des bords au centre. Extension, contraction et vice versa ; diastole, systole, la rosace est un mandala qui respire. La couleur lumineuse, hypnotique accompagnait ma propre respiration. La rosace, par l’harmonie des couleurs, est vivante.
À partir de 1987, pendant plusieurs années j’allai chaque mois une semaine à Paris. Chaque jour j’avais rendez-vous avec un peintre contemporain reconnu, différent, pour un entretien sur son travail. Je passais la journée avec lui dans son atelier. Journées grisantes, généreuses, enthousiasmantes. J’ai beaucoup questionné, appris, partagé, reçu, avant de publier plusieurs textes restituant une petite part heureuse de ces jours intenses.
Dans la maladie, quand l’art est une passion il aide énormément à vivre, à oublier la douleur, au moins pendant le moment de la création.
J’aime aussi les musées, y passer des heures tranquilles en prenant des notes et des croquis dans des cahiers que j’appelle « cahiers de musardes » (de « musée » et de « musarder »).
L’art (peinture, architecture, poésie, musique) a accompagné ma vie tout au long et sous toutes les formes possibles. Il est bonheur essentiel ; peut-être le seul bonheur inépuisable et qui ne déçoit jamais.
J’ai enseigné dans beaucoup d’Écoles des Beaux-Arts, en France et à Monaco, fait des conférences, écrit des textes sémiologiques sur des tableaux, fait des expositions en arts plastiques et en art textile, mais les meilleurs moments sont ceux où assise devant un tableau pendant une heure ou deux dans un musée ou une exposition le regard fouille les détails, la composition, les idées, analyse et synthétise, revient, se laisse envahir par l’émotion. C’est la même béatitude que de peindre, quand immergée dans la couleur, tout disparaît sauf l’acte de peindre. Le tableau n’est en réalité à chaque fois qu’une énorme surprise, détachée du projet ; au bout du compte un résultat inconnu qui vient de soi et d’ailleurs (d’où ?). Mystère toujours renouvelé. Sidération.
Bien souvent il m’arrive, revoyant mes productions chez des amis de dire sincèrement : « Ah ! Elle est bien cette peinture ! Qui vous l’a faite ? » ? J’avais oublié. La surprise est restée. Je suis un peintre inconnu de moi.
La Faute à Rousseau, n°74, Février 2017
 
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Petite philosophie de l’exil
 
L’exil est en tout. Si nous sommes, comme l’énoncent certains astrophysiciens, « poussière d’étoiles », nos étoiles d’origine nous ont exilés depuis belle lurette de galaxies inconnues.
Exilés aussi du sein maternel qu’on dit bienheureux, de l’enfance (pas de souvenirs avant l’âge de deux ans prétendent les psychologues), de l’adolescence hardie, avant de l’être carrément de notre vie.
Exilés de l’absolu, de la perfection, de la beauté tels que les conçoit Plotin, et même du fond de la caverne de Platon ! Exilés de partout !
Exilés des temps de l’Histoire qui nous ont précédés et des avenirs que nous ne connaîtrons pas.
Autrefois rentrant certains soirs en voiture avec mes parents lorsque toutes les fenêtres de la ville étaient éclairées, je me disais : « Que de milliers de contemporains derrière toutes ces fenêtres que nous ne rencontrerons jamais et dont nous ne saurons rien, même pas le nom ! » Je me sentais exclue de tant de possibilités de rencontres irréalisables.
(Aux jours de mon grand âge il m’arrive de penser que pour certains ne pas les rencontrer est préférable !)
Exilés de nos maisons successives, de nos paysages préférés, de nos régions d’origine.
Pour se sentir exilé, nul besoin d’être immigré ou réfugié politique. Mal du pays ? Mal de tout ce que l’on vit comme une perte – donc mal de ce à quoi l’on est accroché.
Pour ma part j’ai vécu vingt ans en Anjou près de la forêt domaniale où le Roi René chassait au xve siècle ; région de courbes douces, de champs de blé en petites pentes, de grandes forêts fraîches et odorantes, de « caves » et souterrains de tuffeau inexplorés, de fermes du xviiie siècle, de châteaux, dolmens, menhirs, tumuli, de fraises sauvages et d’églantines plein les haies ; de ruisseaux transparents, de peupliers qui sentent les crayons de la rentrée. Générosité et abondance des campagnes angevines.
J’ai vécu aussi vingt ans dans la baie de Morlaix. Morlaix : ses venelles et rues « Au son », « Au beurre », « Au fil », « Au lait », sa « crêperie du Petit Chaperon Rouge » avec son enseigne et loup médiéval, ses maisons « A Pondalez », ses jardins suspendus, son granit de Kersanton tout gris et ses maisons à pans de bois, son viaduc, ses rivières – et surtout sa côte avec ses pointes (« Pen » et « Beg ») et récifs (« Les Triagoz » et « les Zaméguès ») de roches roses, ses chapelles peintes avec « Vierges ouvrantes » (vierges qui sont de luxueux placards à secrets, peints), ses manoirs cachés, ses champs de blé tombant dans la mer, le fenouil sur les murets du port, ses bruyères et ajoncs ras qui, mêlés, font la lande couleur d’abricot, ses tempêtes stimulantes, ses « brumes de mer » en été soudainement comme un brouillard dense de Toussaint.
Aujourd’hui presqu’autant l’Anjou que la baie de Morlaix me sont dur exil, vivant dans un lieu qui ne m’est rien et qui est sans caractère.
J’ai le mal de mes pays, de mes fiefs.
La musique également peut donner un sentiment d’exil, ainsi que tous les arts qu’on ne  sait pas assez bien pratiquer.
Vieux, malade, handicapé, on se sent exilé de sa propre vie et de la vie d’autrui.
Depuis Adam et Ève, et sans doute depuis plus longtemps encore, nous savons bien que nous sommes exilés du Paradis Terrestre, l’exil étant aussi primitif que le désir de tout paradis.
 
La Faute à Rousseau, n°75, Juin 2017
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Fille de l’air
pas encore publié
 
De qui suis-je la fille ? De mon merveilleux père ? Certainement. Sans lui arriver à la cheville.
De mes pères, de génération en générations jusqu’à la Préhistoire ? Oui. Par la génétique.
De mes enseignants ? De l’école laïque ? Oui. Du Pater noster et du catéchisme primaire ? Oui.
De la patrie ? Oui. De la France de Clovis, d’Astérix, de Foulques Nerra, du Bon Roi René d’Anjou (de Provence, de Lorraine, de Naples et de Sicile), de Charlemagne, de Jules Ferry ? Oui.
De la Bretagne d’Alain Barbe Torte, de Nominoë, de Cadoudal dont l’un de mes ancêtres fut compagnon chouan ? Oui.
Des milliers de livres que j’ai lus et lirai encore ? Oui.
Fille de Pergolèse, de Josquin des Prés, de Mozart, de Chopin ? Oui.
Filles de païens, de paysans, de ministres ?
Dans notre culture patriarcale, fille de pères.
Et de ma mère, de toutes mes mères ? Oui. De l’attachement viscéral qui m’a liée à elle. De tout ce qu’elle m’a aimée, appris, donné, de nos confidences, de nos silences, de sa mort.
Fille de ma grand-mère maternelle, passionaria autocrate qui habitait avec nous jusqu’à mes 15 ans, nous a fait vivre dans l’angoisse de ses sautes d’humeur et monstrueuses colères, voire cruautés, dans l’admiration de ses beaux talents et la compréhension de sa dure vie (enfant d’une fratrie de treize, veuve à 25 ans avec trois jeunes enfants, sans métier puis résistante emprisonnée qui devait partir à Drancy). Quand je lui en voulais de ses dictats, je l’appelais dans mon journal « La Bariña » ou « Catherine II ». Elle a fouillé, en l’absence de mes parents, mes affaires d’adolescente, a trouvé et lu mon journal, m’a frappée avec fureur pendant un après-midi pour ce nom de « Bariña » (La baronne). Elle voulait me briser et m’envoyer pour ces mots en maison de correction au Bon Pasteur. Mais elle m’avait forgé le caractère. J’ai réussi à appeler mes parents. Depuis, je brûle régulièrement mon journal une fois écrit. Elle a profondément imprimé sa marque sur nos caractères, le mien, celui de mes frères et sœurs qui le transmettent à leurs enfants sans le vouloir, sans en avoir conscience, tout en essayant de l’éviter. Et moi je lui dois à la fois beaucoup de belles choses et beaucoup de malheurs.
La mère de ma grand-mère maternelle s’appelait Léonie Alanic. Les Alains, au début de l’ère chrétienne, venaient des confins de la Mongolie et se sont fixés dans le Morbihan et en Basse-Loire. Les Bretons qui se nomment Alanic descendent des Alains.
Je suis fille des steppes. Fille de l’air aussi, du signe des Gémeaux, « signe d’air ». J’aime voyager en avion, la varappe, les collines, les falaises, tout ce qui s’élève. J’ai rêvé de parachutisme et de voler sans ailes.
Mathilde Alanic, cousine de mon arrière-grand-mère, était romancière, amie de Bergson à Angers. J’ai une maîtrise de philosophie et j’écris. Hasard ?
Parmi tous ces pères et mères comment faire la part de la génétique, de la culture familiale, de l’originalité, du collectif, du quant à soi, nous venons d’une foule issue de temps immémoriaux, d’un peuple errant traversant la planète en chariots bâchés, esclaves ou chefs, malades sans soins possibles, courageux, bataillant.
Venons-nous d’extraterrestres de passage ayant laissé quelques cellules dans une mare ?
Hubert Reeves affirme que nous sommes « poussières d’étoiles ». Enfants des photons qui nous traversent.
Fille de la lumière et des étoiles, cela me plaît bien. Fille de « la musique des sphères ».
 
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Lettre à un indifférent
pas encore  publié 
 
 
Je vous écris de ligne ferme, enroulée trois fois, en bas, à droite, ayant tout dit.
J’écris, sur une boucle, une ample courbe, deux jambages, une clé de sol, de fa, un post-scriptum, suivi de deux.
Je vous écris aux quatre coins de la page, à grands traits ravalant avec les mots, les larmes.
Des quatre coins au centre tonitruant, marchant à travers le blanc, écartant les surcharges, éclairée de biais par le couchant de la marge.
Salle des pas perdus, enjambées, heurts qui sonnent à cliquetis d’huissiers, verrouillages, je sais bien que l’unique mot, manque.
Déchirer, pour finir, le tout en menus morceaux.
Dans la poubelle, la lettre pareille à un bris de vaisselle.
Allons ! Je reprends de ligne ferme. Il me reste un bon kilo de papier contre le dur, l’injuste sentiment de porte close dont il faut avoir raison.
Je vous dirai quelque chose de souple, couvrant tout un pan d’avenir ; quelque chose de vaste, de doux, de nuageux, de naissant.
Je vous dirai plus d’abîme que le noir, plus ouvert qu’un puits de lumière ; quelque chose de pas encore nommé que vous ne sauriez retenir tant ce serait furtif, que vous ne sauriez distinguer de vous-même tant ce serait ressemblant.
Je vous dirai un paradoxe, des litanies, des litotes ; le plus éclatant nom du silence, un mot si long qu’on a oublié où il prit source, si vif qu’il ferait une jonchée d’étoiles fraîches.
Je vous dis que même la mort est morte, que vous n’avez plus rien à craindre, que l’âge vous va bien, que vous êtes du regard comme on est du matin. Il n’y a plus de doutes, plus de promesses habillées au-dessus de leur taille. Il y a la craie mouillée aux pluies des jardins, les feuilles d’armoise frottées dans les mains pour inscrire en vert les lignes de vie, de tête, de cœur.
Je vous dis quelque chose de suspendu en plein ciel ; par exemple, les fenêtres de Tolède.
Je consens à tout l’inconciliable.
Je timbre ma lettre, tentative, obstination, cri de vie, nue.
J’affirme. Je sais bien que vous n’habitez plus à l’adresse indiquée. J’accuse la béance.