Le texte ci-dessous est un hommage à mon ami Serge, Père Dominicain décédé le 18 décembre 2015. J’ai appris son décès par Internet. Ce religieux exceptionnel et marginal a beaucoup compté pour moi à partir du moment où je l’ai rencontré à l’âge de 40 ans dans des circonstances étonnantes. J’a  77 ans (2023). J’espère le retrouver au-delà de la mort.

 
Deuil

Il faut sans doute que j’en parle à l’air libre pour ne pas mourir. Avant de rejoindre son silence. 5 novembre 1998. Un religieux m’écrit la maladie de Serge. Je ne savais rien. Je n’avais plus de nouvelles depuis janvier 1989 parce qu’il avait demandé qu’on ne m’informe plus de rien. 27 mai 1986. Sa première lettre, la plus belle que j’ai reçue dans ma vie est signée frère Serge, Père Dominicain.

Certaines graves dépressions peuvent ressembler à la maladie qu’on ma’ dite et alors, rien ne serait irréversible. Je me leurre ; pour quoi faire ? En 1988 et 1989 , il avait une grande dépression et j’avais vu certains symptômes de sa maladie actuelle.Dans la rue, dans les cours d’immeubles, par moments, il perdait ses repères. Il perdait tout sans arrêt, chéquiers, carnets, adresses, noms des gens. Je voyais sans comprendre : un grand intellectuel, un religieux est « ailleurs ». C’était le surmenage. Il avait aussi des changements d’humeur soudains, incompréhensibles. Je ne sais pas si son entourage s’en préoccupait. Les religieux sans doute pas. Un moine est seul, par définition. D’ailleurs, il habitait au ministère à ce moment-là.

Sa dernière lettre, 6 juin 1989 : « Chaque mois j’ai plusieurs milliers de lettres. C’est fini, je ne réponds plus. Ce que j’ai à dire est dans l’Evangile et ceux qui ont fait des études ont des millions de bons livres pour chercher. Il n’y a pas de solution »…
Consternation totale. Que se passe-t-il ? Qui est cet homme qui écrit cela, sans aucun rapport avec celui que j’ai connu ? Qu’ai-je donc fait ? Renversement de tout.  Doute, négation de ce qu’il y avait avant. Je ne comprends rien.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, je comprends enfin et la nouvelle est terrible.

Je ne savais plus rien de lui depuis dix ans, mais je lui écrivais plusieurs fois par semaine, comme d’habitude. Il ne lisait plus, n’ouvrait pas les lettres. Mais sait-on ? Et qu’importe ? je lui écrivais pour supporter le vide De toute façon, il était présent tout le temps autour de moi ; tout était comme s’il était venu la veille. Je savais bien qu’un jour il se manifesterait. L’absence est lourde. La présence nourrit, aide, rassure. Il le disait lui-même.

L’Incarnation n’est pas la chair, elle est descente de l’Esprit dans la chair, un rayonnement vivifiant. C’est lui qui me l’a appris. J’avais énormément besoin de sa présence, de son incarnation à lui, même si ce n’était que deux ou trois fois par an dans une rencontre et presque chaque soir au téléphone. Rien dans mon histoire avec lui ne ressemble à ce que je connaissais..

« Chaque être est mystérieux : incapable d’expliquer aux autres et à lui –même ce qu’il est ». Celui-là est pour moi plus mystérieux qu'aucun autre. Il me déroute et m’émerveille. Je n’ai plus jamais été pareille après nos trois ans d’échanges au téléphone,de courriers quotidiens, de lectures, de visites de musées, de marche dans les beaux quartiers de Paris. Il me téléphonait tous les deux soirs au minimum, tard, quand il était sûr de n’être entendu par personne, m’écrivait (j’ai gardé quatre vingt-deux lettres), m’envoyait des livres, des documents, des cadeaux attentifs à ce que j’étais, des photos de lui, se confiait, disait sa fatigue, sa solitude heureuse ou trop lourde, ses peines, ses doutes, quelques légères tentations bien candides, ses regrets, sa douleur de ne pas avoir eu d’enfants, le quotidien politique, ses voyages avec leurs malaises physiques, sa cellule à Nancy (son lit peu confortable pour un grand malade comme lui, les photos des gens aimés, le froid glacial, la bibliothèque), des choses humbles, émouvantes, toujours belles, à travers lesquelles j’entendais qu’il était malheureux malgré sa joie, cette lumière douce en lui qui recouvrait tout. 

J’étais une oreille accueillante, un amour silencieux, infiniment respectueux, ému, qui recevait la pluie bienfaisante. Son humour, son rire réservé (quelle chance quand son rire survenait !) si important pour moi. Cet homme, me disais-je, est l’amour même, je ne m’en remettrai jamais s’il disparaît. Je préférais parier sur le meilleur : il resterait !

Quand il a décidé de me fermer sa porte brutalement en janvier 1989, je suis tombée malade : fracture spontanée concomitante à sa lettre de rupture. Bisée nette. Un an sans pouvoir bouger, douleurs intolérables, œdèmes volumineux ( Algo-neurodistrophie décalcifiante ? Algo, oui sûrement ! Incertitudes, Silences). Pendant dix ans : invalidité grave, douleurs terribles, incapacité de marcher. Interdite d’approche , de parole par lui.

Et lui, pour des raisons que j’ignore, mais pressens (plusieurs raisons), de plus en plus malade, de cette terrible maladie où l’on perd la mémoire, toute activité intellectuelle… Interdit de lecture, de souvenir, de paroles, de lettres ? Par lui-même ?

En 1980 il avait écrit : «  Tu te rassembleras quand même un peu avant de plonger dans la simplicité de DIEU. Alors comme les Chartreux allument leur feu avec ce qu’ils écrivent, tu brûleras tes livres et cahiers et tu aimeras DIEU » .Je me souviens qu’en lisant ce texte de lui sur son ermitage, j’avais eu très peur, de quelque chose d’innommable qui passait dans ses propos, comme un suicide, une violence énorme, une cruauté pour les proches, une cruauté absolue que rien ne fléchirait, dans laquelle j’allais un jour être brûlée avec d’autres si j’approchais trop cet homme là. Qu’est-ce que c’était donc que ce DIEU qui me renvoyait à mon néant, sans appel ?

Ses cahiers. Il m’a donné en 1988, au ministère, l’un de ses cahiers de réflexion sur l’amitié et sur l’amour divin daté de 1960. A cette époque il avait vingt-six ans, moi, quatre.

Avec lui, toujours entrer dans les mots, les entendre pour de bon. Je lis : « L’amitié d’un prêtre : une voie infaillible pour avoir une croix plus lourde. »

Je ne comprends pas, pour le moment… Il parle bien, jamais pour ne rien dire ; on l’écoute. Avec lui, on apprend la beauté douce de la tradition, des sources et tant de choses neuves insoupçonnées ! Et quel raffinement !
Rupture en 1989. Je me dis : « Trois ans dans sa vie si pleine, si riche, si haute, pour lui ne comptent pas. Dans la mienne, ils resteront tout, le passage le plus intense, le sens de tout le reste, la Rencontre transfigurante. » Il est clair que jamais plus je n’aurai accès à quelqu’un d’aussi magnifique.

Je lis dans ses notes : « La plus grande marque d’amitié : faire confiance dans le silence et même dans l’abandon ». Avertissement que je gomme vite.

Je suis « La Dentellière ». D’ailleurs, il me disait, au début : «  Ne m’écrivez pas de la dentelle ».

Cette rupture pour moi est une souffrance sans fond et savoir aujourd’hui sa maladie, ne pas savoir où il est, avec l’interdiction définitive de tout signe, de toute parole, de toute nouvelle est une sorte d’impossibilité de vivre. Dans les autres douleurs on cherche une issue. Là, la question de l’issue n’arrive pas à venir.

Les relations avec les religieux sont ainsi. « Je suis plus rude avec ceux que j’aime le plus. Qu’ils comprennent pourquoi. » Oui, mais moi, les religieux je n’en connais aucun à part lui.

Et puis, au début, quand je l’ai rencontré, était-il pour moi un religieux ? Un ami ? Un homme ? Qui, au juste ?
Il avait dit : « Nous aurons une amitié au long cours. Nous avons tout le temps. Quand je ne serai plus au ministère, nous trouverons des solutions ». J’avais pris mon billet là-dessus. Je ne connaissais rien à ce genre de parcours. Je lui avais tout remis, chèque en blanc, pour cette vie et pour l’Éternité. Aucune méfiance de ma part, pas d’autre guide pour la route que lui. Il se disait pèlerin. Avec ce côté J.O.C qui me rappelait quelqu’un mais qui ? Je le sentais bien posé sur la terre, solide avec de bonnes chaussures pour aller loin. Je n’avais pas rencontré de prêtres depuis trente ans. Celui-là aurait pu être mon père, ne ressemblait à aucun autre par son raffinement de culture et d’intelligence. Et puis, j’étais saisie par une étrange, profonde intimité entre nous, qui venait d’où ?

Pour moi, un religieux ne ment pas, ne triche pas, ne fait pas de croche-pied. On allait au ciel, en passant par la Lorraine. Je lui remettais tout, ma vie entière, plus mon avenir éternel. Il avait tant de charme, de proximité, d’affection attentive, de dévouement, d’écoute, de finesse, de vérité !

Une autre fois il avait dit : « Quoiqu’il arrive, pour moi, notre amitié aura eu lieu… » Ah ! Ce n’était déjà plus la croisière totale. J’ai préféré ne pas entendre ce changement de programme. Dan ses cahiers, je lis : «  Même les amitiés qui se sont défaites sont encore en moi. Beaucoup plus que les passions amoureuses, mortes. »

J’ai fait confiance à la Providence qu’il avait dans son sac. J’ai cru le long voyage possible. J’en avais un tel besoin, un tel désir, une telle prière !
Solide, avec des fragilités par moments, des détresses secrètes et tant de fatigue, d’épuisement visible ! Sa présence qui me communique tout en profondeur m’adoucit, use mes arêtes. Il me polit.
Je n’ai jamais pu situer sa place dans nos partages. Il bouge tout le temps ! un père quelques instants, frère le moment d’après, si jeune l’instant suivant (que je me sentais sa mère !) et puis prêtre, et puis homme, avec une sensualité raffinée, bouleversante, d’autant plus forte qu’elle était brimée, interdite d’extension. Le tout s’appelait amitié. Question permanente, mais à ne pas poser. Trop de risques de faire fuir le souffle de l’ange. Il aborde le sujet lui-même parfois, mais il l’élude aussitôt. Tout est simple. C’est bien, en effet, quand tout est simple que tout va le mieux. Mais il bouge tout le temps et quelle séduction ! Il le voit bien. Il voit tout. J’ai peur pour mon cœur de petite fille qu’il a déjà entièrement pris.

Plusieurs fois il me dit qu’il pense à se marier. Il scrute ma réponse. Je luis dis qu’il doit rester religieux. En vérité c’est que j’ai peur qu’il aille épouser une princesse de son monde, et me laisse. S’il reste prêtre, je vais peut-être le garder dans l’amitié ?

Frère, au fond, c’est ce qu’il faudrait qu’il reste mais il est Père , et même Révérend, bien que ce titre il ne se serve jamais et se moque ; et puis si bel homme !Ce n’est pas le bel homme qui m’effraie, ce n’est pas à la bagatelle que je pourrais succomber, mais à l’amour. Je ne sais pas pourquoi, mais je sais que j’en mourrais s’il m’y prend. Et c’est déjà fait. Parce qu’il est blessé par quelque chose de grand qui n’a pas d’autre nom, et bien que j’y mette ce nom-la faute d’autre mot c’est une sorte d’amour que je ne connais pas, mais qui ressemble à ce que j’ai toujours cherché. Depuis où ? Toujours cherché ? Non. Toujours connu. Une nostalgie de cet amour qui vient de plus loin que l’Histoire de l’Humanité. L’Humanité justement, c’est de ce côté-là qu’il faudrait chercher de quoi il s,’agit… Il dit, lui, « universel ».

Il sait que je l’aime de toute mon âme. Alors il dit, en me réveillant le matin au téléphone, ou le soir tard, en chuchotant : «  Je ne vous tutoie pas . On ne tutoie pas la femme que l’on aime. On lui dit, comme dans la prière : Je vous salue Marie… »
Quand il raccroche, je pleure comme une fontaine bénie, triste à en mourir, folle de cet amour blessé que je voie en lui.
Je suis perdue. Et incapable de le fuir. Nous sommes trop semblables. Trop unis par l’extrémité de nos âmes.

Quand nous marchons dans la rue, il me heurte sans arrêt. Je ne sais pas ce qu’il veut, mais je lui offre l’innocence. Je ne veux pas le faire tomber. Il est déjà tellement blessé par ce qu’il a choisi. Un ami, c’est ce qu’il y a de plus beau en lui.

C’est l’amitié que je veux, mais alors, pour toujours. S’il n’y a pas le « toujours », je crains les catastrophes. Je m’accroche au toujours, il a dit : «  au long cours… » . Le croire.

Tout était si heureux, si clair, si profond avec lui ! Quoi était ainsi ? La présence. La paix de l’ange là, dans la présence. Ange gardien, sans doute, gardien de la paix. J’ai faim de cette paix.

Quand il n’y a plus qu’absence définitive, quand le malheur est venu, c’est la même profondeur dans la douleur que quand il y avait paix, joie, plénitude. Une vague de fond. Blessée à mort je sais maintenant ce que cela veut dire. Touchée en un centre obscur et inconnu, irrémédiablement. «  Dieu est amour »… Nostalgie terrible de ce miracle de la présence de Serge qui me donnait tant.

La première fois que j’ai passé une journée à Paris avec lui quelqu’un m’a dit au retour : «  Alors ? il était comment ce curé ? » J’avais déjà changé de monde. «  Pas un curé. Rien à voir. Je suis incapable de dire qui j’ai rencontré, ce qui est arrivé, ce qui a surgi. Un tremblement de l’être ? Si déroutant, si bien, si impossible à situer. Ne me demandez rien. Je n’ai aucun mot. Le silence. » Lui, il dirait » la grâce ». Oui je sais que c’est cela la grâce. Il me l’écrit d’ailleurs : «  Même pas, même pensée, même cœur. N’est ce pas une grâce ? Simple, clair, lumineux, paisible… »

Des mots ? Non. Une sorte d’impalpable réel, une délicatesse de l’air.

Maintenant dix ans plus tard, j’ai l’impression d’être Marie-Madeleine au tombeau : «  Je ne sais pas où on l’a mis. » un deuil et du silence. Un deuil impossible depuis dix ans. C’est toujours la grâce mais du côte de le croix. Entre ces deux sortes de grâces l’amour de Dieu est passé.

De 1986 à 1998, j’ai fait énormément de choses positives, pleines, nouvelles. C’est lui qui  m’a provoquée à re-peindre après vingt ans où je ne peignais plus (il m’a d’abord demandé de faite pour lui un album précieux de papiers cousus à partir de psaumes qu’il aimait) à écrire, à lire sur d’autres voies que les miennes (que d’auteurs que j’ai découverts par lui : Charles Péguy, Maurice Barrès, Léon Bloy, le Père Couturier, Simone Veil, Jean Guitton et tant d’autres !), à acquérir un autre vocabulaire, d’autres références, un autre regard sur la peinture et sur tout, à fréquentes d’autres librairies, d’autres lieux, d’autres gens ; c’est lui qui me demandait mon avis avant d’aller voir tout seul des expositions, qui m’a fait rencontrer des artistes de renommée internationale, qui m’a fait voir autrement les cathédrales, qui m’envoyait visiter pour lui tel endroit où il ne pouvait se rendre, lui qui m’a conduite dans les jardins de tel ministère, emmenée déjeuner aux Invalides, envoyée dans telle ambassade, qui m’envoyait beaucoup d’argent à la moindre petite panne, lui qui m’ appris la douceur, qui m’ a fait partir en Lorraine ( et plus tard à Baden- Baden) pour y travailler, qui m’a accompagnée admirablement dans l’épreuve de la mort de mon père et qui en a fait de longs mois très beaux, adoucis, qui m’a ramenée dans la promesse d’une Résurrection.


Il me disait : « Vous êtes délicate jusqu’aux tréfonds de votre âme », mais c’était lui qui l’était.

Trois ans. Suivis de dix ans de silence où je n’ai été au fond de moi qu’attente d’une lettre de lui, d’un signe, d’un apaisement, d’une renaissance. Je misais sur sa foi. Je me disais : « Si Dieu existe, il va entendre ma prière, la lui porter. » Un jour, peut-être, à nouveau, au bout du fil de vie soudain revenu plein de sens, sa voix miraculeuse pour me réanimer : Marie- Dominique ? C’est Serge… »

Mais Dieu fut sourd. Ou parle autrement.

Je n’ai jamais autant aimé quelqu’un, sans savoir quel nom donner à cet amour dont le désir (peut-être) et le désir de possession (certainement)  sont absents et qui, pourtant est dans un tel sentiment de manque quand la présence se dérobe… Un amour noyé dans la prière ? un amour-prière…Je n’ai jamais autant souffert (ou alors dans mes plus profonds chagrins d’enfant ?), partagé tant de plénitude et de joie paisible dans l’amitié (il disait «  amitié amoureuse », mais ce n’est pas cela non plus ; moi je dirais tréfonds d’amour, d’amour véritable, inconnu, comme une note venue d’ailleurs qu’il aurait fait vibrer en moi. Et je sais que c’est son Dieu qu’il m’a donné, quelque chose de si étrange et de si rare qui blesse tant, une harmonie pour laquelle il a tout quitté parce qu’on n’en revient pas.)

« C’est l’âme qui doit envelopper les corps, les esprits et les cœurs… un sacrement, le baiser de Dieu, à l’amour humain. Un baiser est signe et cause d’amour… la grâce de Dieu accompagne, illumine, féconde… », il le dit dans ses homélies, mais c’est ce qu’il est.

J’ai toujours su qu’entre lui et moi il y avait une histoire d’âmes, un amour qui n’est pas de ce monde. Je sais maintenant seulement comment son Dieu me touche et chante, dans l’éloignement plus clairement que dans la présence, mais si douloureusement.

« Aimer est rendre libre. Je voudrais vous rendre libre … » Moi Serge c’est votre présence et seulement votre présence qui me rendait libre

Le silence est pour le secret. «  La solitude pour le silence, le silence pour la simplicité. » Il l‘a écrit

Il n’était pas un ange. L’ange était dans la relation avec lui, secret complètement en lui ; il circulait dans cette étrange amitié si simple et si somptueuse dans sa limpidité dont je sortais toujours éblouie et dépouillée, si pauvre sans lui.

Je savais que je le suivrais au bout du monde, bien plus loin que le monde, ce pèlerin qui me laisse seule sans explications, dans la blessure de son absence.

Sa joie, c’était celle-là : l’appel, le chant de son Dieu. Mais qui peut comprendre s’il n’a été touché ? Et quand je dis touché, c’est bien sensiblement au corps, au cœur et à l’âme en même temps.

Il me semble avoir lu cela autrefois dans quelque texte mystique, mais là, c’est devenu réel.

Cela pleure et s’appelle alors je crois, « le don des larmes », pleure d’avoir blessé l’amour et d’en avoir été blessé ou de l’avoir perdu. Pleure sur ses péchés. D’ailleurs, je voyais bien que Serge avait pleuré souvent.
 
Sur l’amitié encore, dans ses notes de 1950 : «  ils prennent votre mutisme pour de la discrétion et ne devinent pas qu’il s’agit de chagrin silencieux, d’une exigence qui se tait par respect pour la personne qui s’enlise dans la médiocrité. Vous avez le cœur touché et l’on exige de vous des papiers pour témoigner d’une affection qui ne fait que trop souffrir. »

Aujourd’hui seulement, j’entends…

Il m’a appris que la « communion des saints » est l’union des vivants et des morts. Avec lui je sentais tout vivre. Avec lui j’entendais tout, là où les autres parlant de la même chose, ne disent rien que lettre morte.
« Le péché est un manque d’amour ». C’était sa définition.

Un jour enfin, dans l’amour, on entend que Dieu est vivant, mais c’est quand l’ange est passé sans retour. Reste un océan de larmes.
« Vous êtes délicate jusqu’aux tréfonds de votre âme… »


L’animation, la venue de l’âme c’était lui. Tout est mort à nouveau, mais plus du tout pareil puisque maintenant je sais l’incroyable Mystère.
Ce silence maintenant  le sien, le mien est une expérience de la croix et de la pauvreté, aussi forte que celle de la chaleur de son amitié quand il était là. Dénuement.

 Il est un mystique, bien qu’il affirme le contraire. Son dévouement est sans bornes (c’est de cela qu’il meurt, de nous avoir tous servis) ; les pénitences cachées, mais terribles (on peut lire Bernanos, dans Les Prédestinés, le texte sur saint Dominique qu’il m’avait envoyé en cadeau une nuit de Noël – et je savais que c’était parce qu’il m’aimait beaucoup – et puis, il faut savoir regarder avec l’âme ? le cœur ? Comprendre parfaitement sur son visage, dans ses attitudes, qu’il ne triche pas avec la croix, avec sa foi) ; la maladie depuis toujours (tuberculose, cancer, allergies, etc.), les médicaments mauvais pour la mémoire ( Teldane, Prosac etc.).Comme tous les grands saints il collectionne les grandes maladies, les «prend sur lui » comme on dit pour les guérisseurs.

Se taire, il a dit … « Vous ne me trahirez pas. »

Un saint n’a pas de frontières intérieures en lui, l’amour, un amour chaleureux, invisible, réservé, circule avec le sang et tout ce qu’il touche devient sacré.

Il fallait, sans doute, que Serge, dans sa maladie, perde son intelligence, sa sensibilité, sa culture après bien d’autres choses car c’était là ses principales richesses et son pouvoir. Dépouillé, pauvre de tout. Dieu demande tout. Au jeune homme riche, la totalité de s ses biens.

Et moi, mon  dépouillement aujourd’hui est l’expérience que j’ai vécue de cet amour à la fois amitié sereine, sensualité répandue tout autour, ouverture immense de culture, d’intelligence, de belles choses, de foi, joie, lumière, simplicité après lesquelles plus rien n’a de goût.

Plus l’échange est beau, et vaste, et heureux, plus le manque dans l’absence est profond, douloureux, désarmant.

Maintenant le monde est froid.  L’ange est passé. Il me laisse une ombre magnifique et terrible qui me retire des choses. Une prière intense qui n’espère pas. Sauf de le retrouver un jour au cœur de son Dieu, dans la communion des saints ? Ou plus tard, avec son corps glorieux ?


Peut-être, de l’autre côté de la mort, dans l’envers des choses, me fera-t-il signe si le religieux est celui qui relie ? il m’avait dit : « L’Enfer est de ne pas voir Dieu ». En lui, je l’ai vu, Dieu.

« Mon âme – oui, mon âme – est triste jusqu'à la mort » de l’avoir perdu ici, mais dans la paix de savoir qu’il l’a emporté pour Dieu, ce pour quoi j’étais venue le trouver.

C’était une rencontre si haute, si nourrissante, si apaisée et apaisante, si essentielle et surtout, tellement en marche… le mouvement s’est cassé d’un seul coup avec la rupture. Le monde est redevenu mort, après que la lumière l’ait habité : mort agrandie, amplifiée, inconnue comme l’était l’amour. Une détresse inconnue. «  Je ne sais pas où on l’a mis » et «Noli me tangere »… (Il lui dit : « Ne me touche pas » car je vais plus loin et c’est seulement dans l’absence que tu pourras me suivre).


Comme d’habitude, pour éviter de mourir de la rupture et après elle, j’ai envoyé des mots de haine noire. Blesser l’ange, le salir, le piétiner, le ravager comme je suis ravagée par sa porte close à laquelle je n’ai encore rien compris.
Politique de la terre brûlée, du barbare qui sème la mort. Détruire la merveille qui ne répond plus. Plus l’ange a été splendide, plus le détruire incendie qui ? Soi-même une fois qu’on a repris ses esprits.

«  Les grandes amitiés pour moi ont été des amitiés cravacheuses : des êtres qui m’aimaient je pouvais alors accepter les coups. Ce sont eux qui m’ont fait faire une partie de mon chemin et surtout à des moments délicats ».

Sa lettre du 10 mars 1989, peu avant la rupture : « C’est triste les lettres –déjà anciennes – que j’ai reçues de vous. Elles ne me font pas de bien et je pense qu’elle ne vous aident pas à vivre. J’ai besoin de paix pour me refaire. Je me traîne. Je n’en peux plus. Le soleil reviendra. Prier c’est mieux qu’écrire ou se voir. Vous avez assez reçu votre vie durant pour aller seule de l’avant, vers Dieu, durant un temps. Je vous embrasse. Serge. »

J’ai attendu le soleil qui devait revenir.


Je pleure. Doublement : sur lui et sur moi. L’ange était si pur et si souffrant dans son silence, et j’ai un si grand regret de l’avoir offensé. « Regret » le mot est faible : j’ai une blessure inconsolable de l’avoir offensé. Une éternité de larmes . C’est cela le péché, voir son péché.

L’ange s’appelait Serge. Il prononçait mon nom dans un infini amour qui n’était pas pour moi : « Marie » et « Dominique », et seule sa priére osait me toucher. Nous nous étions entièrement compris.

«  Oui, nous sommes accordés. Et même un peu plus », me disait-il, accordés à l’harmonie et à l’amour de son Dieu pour lequel il me chassera.
Mon Dieu ! Ayez pitié de lui pour l’immensité de son amour de tous, de son amour pour vous ; et de moi, pour le mal que je lui ai fait dans l’ignorance, à lui dont l’amour ne mentait pas !

«  Nous n’avons qu’une vérité blessée ». « Serge » veut dire «  Serviteur de Dieu ». Il m’a fait comprendre ce que signifie l’Amour, au prix de sa vie réellement donnée.

Et moi, «  esprit sans intelligence, lent à croire », c’est quand il a disparu qu’enfin je le vois tout entier. Lui, et son amour trop grand pour moi.

« Notre cœur, n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures ? ».

Je ne confonds pas Serge et le Christ. L’identification ce n’est pas moi qui l’ai cherchée. Quand je cherchais l’amour du Christ, j’ai rencontré Serge ;quand je cherchais Serge, j'ai trouvé l'amour du Christ. Juste un décalage à chaque fois dans lequel se déploient trop de choses lourdes à porter que peut-être on appelle une croix, Une apparition ? Un danger, Une lumière ? De l’inconnu où se joue une histoire de vie ou et de mort et qui fait peur : le sacré.

Il nous faudrait un autre ange très intelligent et très bon pour moins souffrir dans ces enjeux, dans ces rencontres. Pas une armée d’Inquisiteurs. Un Sauveur.

C’était un chemin de crêtes, une montée au Thabor avec passages obligés par l’Enfer, le prix à payer pour ce que l’on croit : un dieu qui n’est qu’amour, mais sur la croix, parce qu’il faut aimer jusque là et sans rien posséder pour rencontrer le véritable amour.

Serge… je me demande si, sachant mon parcours, il ne guérirait pas, un peu, lui qui a tout pris sur lui, toujours ; lui que personne n’a jamais vraiment aidé parmi les hommes, ses frères. Tous les anges messagers sont partis avec lui dans son silence. J’ai mis dix ans pour comprendre sa demande. Il m’avait demandé de lui donner le silence «  pour un temps ». Je ne pouvais pas. J’ai fait dix ans de bruit. Alors, par la maladie, il s’est refugié dans un silence plus inaccessible encore, hors de mes atteintes et d’autres.

Votre amour et le mien sont de même nature, mais je ne savais pas le prix de ce que je disais. Comme chacun je voulais la lumière, mais pas la croix, alors que la lumière ne passer que par là.

Je savais que vous aviez Dieu avec vous pour de vrai et je le voulais aussi, cette note qui chantait dans votre présence et qui n’était qu’amour : «  L’amitié d’un prêtre, une voie infaillible pour avoir une croix plus lourde »…Je sais maintenant ce que vous disiez. L’amour pleure en moi pour L’éternité et c’est l’amour de Dieu.

Et puis, un peu plus loin, dans la douleur d’amour, Dieu chante et cela s’appelle la Résurrection. Alors on sait beaucoup de choses dont on parlait sans les connaître. Et c’est la joie de Dieu. J’espère que vous l’aurez car elle est vraiment bien méritée si elle se mérite. Et moi je suis bien triste, bien triste d’avoir perdu un ami si grand, si bon, si vrai ; un ange qui pleure dans le secret, cet ange frère de la voie dominicaine, venu du treizième siècle, dans l’amour de Dieu, pour me dire qu’il me ressemble, du fond de cet amour qui n’est pas d’ici et, peut-être, d’aucun ailleurs non plus.

Où aller maintenant ? Tout est si petit partout.

  Pour Serge. Marie -Dominique